Une cartographie de la complexité humaine

Inventée sur la base d’études statistiques dans les années 1950 par le psychosociologue Américain Clarence W. Graves, sous le nom de ECLET (Théorie de l’émergence cyclique des niveaux d’existence), la spirale dynamique a été affinée et diffusée trente ans plus tard par ses élèves Don Beck et Christopher C. Cowan.

Chris Cowan, Clare Graves et Don Beck [Copyright © NVC Inc]

C’est un modèle employé autant en psychothérapie que dans le management ou la médiation, et qui peut être très utile dans le domaine interculturel. Il découpe l’évolution des individus et des sociétés en stades ou paradigmes successifs appelés vMèmes, représentant des systèmes de valeurs, permettant aux individus de s’adapter à leurs conditions de vie.

Ces vMèmes ne constituent pas un système de jugement ou de classement des humains, et aucun paradigme n’est au-dessus des autres, même si chaque niveau d’existence transcende et inclut les niveaux précédents.

« En résumé, je propose que la psychologie de l’être humain mature soit un processus émergent et oscillant qui se déploie en spirale et qui est caractérisé, au fur et à mesure que les problèmes existentiels de l’être humain changent, par la subordination progressive de systèmes de comportements anciens par des systèmes nouveaux et plus complexes »

Clare W. Graves, 1981

Huit niveaux de valeurs sont connus à ce jour. Christopher Cowan leur a attribué des couleurs, contribuant à simplifier et à populariser le modèle :

Les 6 paradigmes connus de la 1ere boucle

Le vMème de survie/instinctif Beige serait apparu il y a plusieurs centaines de milliers d’années aux premiers moments de l’humanité. Sa caractéristique est de faire tout ce qu’il faut pour rester en vie avant tout. L’attention est portée aux besoins manifestés par le corps : ne pas avoir faim, soif, froid ou chaud, être en sécurité. Ce paradigme est centré sur l’individu. A titre individuel, c’est le paradigme du nourrisson.

Le vMème magique/animiste Violet serait apparu il y a 70 000 ans. Le besoin d’appartenance éclot à ce niveau. La compréhension d’un monde mystérieux et effrayant passe par les traditions, les rituels, l’expérience des anciens, largement fondée sur une vision magique du monde. On croit aux esprits et la sécurité passe par la tribu. Ce paradigme est centré sur le collectif. Don Beck et Chris Cowan estiment que 10% de l’humanité reste centré sur ce vMème (les Inuits, les Amérindiens, beaucoup de tribus d’Amazonie ou d’Afrique…) A titre individuel, c’est le paradigme du bébé jusque vers ses 2 ans.

Le vMème impulsif/égocentrique Rouge serait apparu il y a 10 000 ans. A ce moment, l’être humain comprend qu’il a des besoins qui lui sont propres et peuvent être différents de ceux de sa tribu. Il a conscience de son existence individuelle et l’affirme. C’est le monde de la satisfaction individuelle de ses désirs, quel qu’en soit le prix et les conséquences sur soi et les autres. C’est la loi du plus fort et du plus malin. Beck et Cowan estiment que 20% de l’humanité reste centré dur ce modèle (beaucoup de pays en Afrique, et au Moyen-Orient, comme le Yemen, mais aussi la Tchétchénie, ou les banlieues de grandes villes occidentales par exemple) A titre individuel, c’est le paradigme du jeune enfant entre 2 et 4 ou 5 ans.

Le vMème absolutiste/autoritaire Bleu serait apparu il y a 5000 ans, avec l’avènement des grandes civilisations comme l’Egypte Antique. Un besoin d’ordre se fait sentir, et il est basé sur une vérité ultime à laquelle il faut se conformer. Les pensées, les paroles et les actes doivent être en conformité avec cette vérité ultime sous peine de punition. C’est l’apparition des notions de bien et de mal et de la morale. Beck et Cowan évaluent que 30% de l’humanité reste centré sur ce modèle, en particulier au travers des grandes théocraties basées sur les religions monothéistes, mais aussi de certains régimes totalitaires. Ce paradigme est centré sur le collectif. A titre individuel, c’est le modèle de l’enfant à partir de 5 ou 6 ans.

Le vMème matérialiste/entrepreneur Orange est apparu il y a 600 ans en Europe au moment de la Renaissance et commence à se diffuser pendant le siècle des lumières. Il redevient centré sur l’individu. A ce stade, l’homme s’aperçoit que le monde est rempli d’opportunités. Comme dans le modèle Rouge, il s’agit d’obtenir la satisfaction de ses désirs le plus vite possible, mais de manière un peu différente : on ne veut pas revivre la violence du vMème Rouge, donc on va être plus stratégique dans l’atteinte de ses objectifs. On veut obtenir du plaisir et du confort, en s’appuyant notamment sur le développement des sciences et techniques, de ce qu’on appelle le progrès ; c’est pour ça que ce modèle a vu son déploiement concomitant à la révolution industrielle. Orange est un paradigme très matérialiste. Beck et Cowan estiment que 30% de l’humanité vit sous ce paradigme, essentiellement dans les sociétés occidentales, basées sur le système d’économie capitaliste. Il est devenu le paradigme dominant en France depuis les années 70. A titre individuel, l’installation du modèle Orange est très variable, il n’apparait jamais chez certains individus. Dans les sociétés occidentales, il se présente au moment de la crise d’adolescence, ou plus tard, chez les jeunes adultes.

Le vMème communautaire/relativiste Vert est apparu au début du XXeme siecle et voit son déploiement de nos jours en réaction aux limites des vMèmes Bleu et Orange. Avec Vert, nous repartons dans un paradigme collectif, qui considère que le monde et ses ressources sont une propriété commune l’humanité. L’homme, libéré des dogmes et de son exploitation par d’autres, explore sa vie intérieure et appartient à une communauté. Beck et Cowan pensent que 10% de l’humanité est passé à ce paradigme, qui reste marginal. A titre individuel, l’apparition éventuelle du vMème Vert peut être liée à la crise de milieu de vie, ou plus tôt dans certains pays où ce modèle est très implanté.

L’émergence d’une deuxième boucle

Ainsi finit la première boucle de la spirale, et une deuxième boucle est en train d’apparaitre, avec le vMème intégrateur Jaune, apparu il y a 50 ans et porteur d’une vision systémique de l’humanité, suivi du vMème Turquoise apparu il y a 30 ans et dépositaire d’une vision holistique du monde. Ces deux paradigmes restent marginaux, ne concernant selon Beck et Cowan que 5 à 6 % de l’humanité à eux deux, uniquement des individus isolés à ce jour. Clare Graves, à la fin de sa vie en 1986, avait identifié six personnes qu’il estimait centrées sur le vMême Turquoise. La spécificité de la deuxième boucle, selon Graves, est l’utilisation d’outils plus sophistiqués, la prise de conscience des vMèmes précédents, et ainsi la possibilité de les utiliser comme « outils », et donc une construction de paradigmes qui ne sont plus construits en rejet des précédents, mais en construction sur ceux-ci.


Un modèle dynamique: les conditions et les étapes du changement

Le modèle de la Spirale Dynamique ne se borne pas à décrire les différents vMèmes, mais théorise les conditions et le processus de passage de l’un à l’autre, d’abord par l’attitude de la personne face au changement (coincée, arrêtée, ouverte), puis par les conditions du changement (posséder le potentiel cérébral pour accéder au vMème supérieur, résoudre les problèmes propres au vMème en cours, sentir une dissonance à propos du futur, avoir un « insight » (une révélation) de ce que sera le nouveau niveau d’existence, lever les obstacles au changement, obtenir une aide pendant le changement et durant son renforcement.) Enfin, le modèle décrit le processus de changement, qui se déroule en 5 étapes symbolisées par des lettres grecques : α (l’état alpha, la personne est stabilisée dans son niveau d’existence), β (le point bêta, la personne est confronté à un problème qu’elle ne sait pas résoudre dans son vMème actuel), γ (creux gamma, elle traverse une crise, et souvent se réfugie dans un système de valeur antérieur, sans succès), δ (le saut delta, la découverte et la mise en œuvre du nouveau système de valeur), nouvel α (nouvel état alpha, la stabilisation dans le nouveau vMème.)

L’utilisation du modèle en coaching

On perçoit bien l’utilisation qu’un coach peut faire de ce modèle, en identifiant dans quel vMême évolue une personne, ou une organisation, et les conséquences qui peuvent arriver lorsque des individus se trouvent en interaction avec d’autres individus ou organisation positionnés différents. Le coach aura un rôle de facilitateur, voire de médiateur. Pour illustrer cette utilisation, je vais prendre un exemple personnel:

Dans mon dernier emploi dans l’industrie, j’avais été embauché comme directeur général d’une PME familiale, présidée par le fils du fondateur de l’entreprise. Je me suis retrouvé dans un tel décalage culturel par rapport à mes postes précédents, que la greffe n’a pas pris, et que j’ai quitté l’entreprise six mois après mon arrivée. Un coach aurait pu diagnostiquer que j’étais un individu en transition du vMème Orange vers le Vert, et que je venais d’arriver dans une entreprise centrée sur le vMème Violet (entreprise paternaliste, reposant sur le culte et le savoir des anciens, la transmission orale, allergique à tout type de formalisation, persuadée d’avoir inventé un modèle unique et très performant, et donc refusant tout type de changement malgré une organisation à bout de souffle et des résultats en forte baisse) et un président résolument dans le vMème Rouge, très préoccupé à asseoir son autorité en divisant ses cadres dirigeants, ou en cherchant à les prendre en défaut, avec un management très autocratique et impulsif. Mon management participatif, centré sur les objectifs et les processus était perçu au mieux comme une perte de temps, au pire comme de la faiblesse et de la bureaucratie par lui.


Le coach m’aurait donc fait prendre conscience de ce décalage culturel, et de son impact sur l’attente de rôle à mon endroit, qui n’était pas la même que celle que j’avais pu connaitre dans des rôles similaires dans mes entreprises précédentes, positionnées dans un vMème équivalent au mien. Puis il aurait pu me faire comprendre que j’étais dans une double contrainte, bloqué entre l’obligation de me soumettre à une culture qui n’était pas la mienne et d’y perdre mes valeurs, ou de perdre mon emploi. Nous aurions pu ainsi travailler sur l’alternative en présence, quitter l’entreprise de manière sereine, ou m’adapter à la culture, en adaptant mon comportement à l’attente de rôle, puis travailler à changer cette culture vers des vMèmes positionnés postérieurement dans la spirale pour améliorer la performance, car correspondant mieux à la culture des cadres et autres salariés plus récents dans l’entreprise.

Le coach pourra également accompagner une personne en train de changer de paradigme, en lui permettant d’identifier les problèmes qu’elle vit dans son vMème actuel (point béta), aider à avoir l’insight (la révélation) du vMême supérieur, puis lever les obstacles au changement, minimiser le creux gamma, pour favoriser le saut delta, et consolider le nouvel état alpha.

“Les humains doivent se préparer à faire un saut énorme. Ce n’est pas seulement une transition vers un nouveau niveau d’existence, mais le début d’un nouveau ‘mouvement’ dans la symphonie de l’histoire humaine.”

Clare W. Graves